Leyla Goor a un temps rempli de vastes pages de personnages emmêlés et grimaçants. On aurait juré qu’elle les avait arrachés tels quels à un improbable Bosch persan pour les réduire, ces personnages, à de simples signes. Un alphabet sans dessus-dessous de signes organiques, une écriture cartographique, ésotérique et carnavalesque, un amas de fragments disparates composant in fine un monde qui, pour être anarchiquement organisé n’en semblait pas moins parfaitement unifié. Voilà ce qu’évoquait le moindre de ses dessins fourmillants. La prolifération du détail, opéré dans l’amour de l’infime et la joie du vertige disait le monde avec effroi et ivresse tout en lui conférant inexplicablement, comme par magie un caractère affolé d’entité mouvante. Puis, plutôt que les formes, c’est le vide qui s’est mis à proliférer, comme une végétation invisible sur des espaces de plus en plus « dé-saturés ». Leyla Goor s’est débaroquisée », épurée. Leyla Goor est devenue chinoise. Vinrent les îles et les montagnes, et les îles et les montagnes de prendre poids dans le vide, de prendre poids pour mieux dire la légèreté, pour mieux dire la gaieté féroce de la gravité. Tout Leyla Goor, devenue chinoise, tendit alors avec grâce vers une abstraction recommencée, une abstraction incarnée, sensuelle, absolument féminine, pleine d’élan, de tensions, de sérénité mobile.
Ann Guillaume organisait dans son coin des cavalcades arrêtées, des gestes suspendus, des échelles mises à sac et faisait gronder le silence, à grands coups de blanc cru, d’arbres morts et d’architectures contrariées. Chez elle aussi, le vide liait les formes et tout semblait hanté, le moindre plongeoir laissé là inutile, la moindre touffe d’herbe, le moindre groupe humain désemparé, et l’intervalle immaculé, indéchiffrable qui séparait tout ça articulait tout ça (et ce n’était pas, je vous prie de le croire, le moindre de ses paradoxes, pas le seul parmi ses sortilèges). L’œuvre entière d’Ann Guillaume était une histoire d’amour muette avec les fantômes. Fantômes qu’elle débusquait dans les tas de sable et les parkings, quelques jeux d’enfants tout à fait indéchiffrables et dans la paille à deviner d’animaux sûrement taxidermisés. Comme Leyla Goor, bien qu’avec une autre perversité sans doute, Ann Guillaume établissait des codes secrets et inventait des incantations mômes. On eut dit qu’elle s’employait à faire rire la peur par des assemblages biscornus et des poèmes graphiques atonaux assourdissants. Ce n’est pas peu dire que la rencontre de Leyla Goor avec Ann Guillaume avait tout pour séduire et flanquer la trouille. Et de fait, en un peu plus d’une vingtaine de dessins conçus de concert, les voilà dialoguant, s’embrassant, cognant l’une à l’autre leur métaphysique respective. Plus que jamais, le monde sensible et physique nous est donné à voir et à moquer par le biais de ses dérèglements. Voir comme elles faussent les perspectives et travestissent les échelles comme la couleur de l’une s’inquiète et s’amuse des noirs violents de l’autre, comme plongées et contre plongées cohabitent au sein de la même image et comme tout ça vous sollicite et la tête et le cœur et l’épiderme. C’est alors à l’œil du spectateur de se situer par lui-même dans cette accumulation de formes, de perspectives, de plis et de point de vue. Un vertige discret qui court après lui-même. Bien noté que chacune des deux dessinatrices se dépose (se précipite) avec son lexique singulier et distant. Ann Guillaume donne à la page quelqu’un de ses sujets habituels, fait de ces sujets des objets et de ces objets des instruments de mesure. Mesure d’échelle mise en pièce aussitôt par les interventions de Leyla Goor, excentrique et solennelle. Ann Guillaume enracine ou feint d’enraciner, invente un sol au vide, suggère des ancrages par la suggestion d’éléments posés sur rien et comme arrêtées dans leur chutes. Leyla Goor y oppose ses paysages flottants, déracinés, autant de paysages envisagés comme des portraits, comme des verticales sinueuses et brisées pourtant. Elles érotisent presque la métaphysique à force de donner chair à l’invisible, de laisser battre pouls et sève couler dans les surfaces laissées vierges de leur feuilles de papier.
Dire enfin que la façon qu’ont Ann Guillaume et Leyla Goor de déconstruire et reconstruire l’héritage mêlé des primitifs flamands, d’un surréalisme d’avant le surréalisme, de la peinture chinoise la plus ancestrale et de l’art contemporain le plus conceptuel épate et laisse songeur. Rêveuses, intelligentes, à la fois précises et désinvoltes, ces deux artistes ludiques et pensantes débarquent comme des furies sereines dans le petit monde de l’art avec leurs archaïsmes modernes et leur façon jouissive d’inventer des vertiges et des sciences inexactes.
texte Sing Sing
